Culture, espace temps.

Publié le par Hubert Mansion

 

 

Quand je demande mon chemin dans une ville inconnue, il y a toujours quelqu’un pour me répondre avec des points de repères que lui seul connaît. Si je me renseigne pour savoir où se trouve la rue Lafraise, il me répond que c’est après la rue Lafleur; ou au nord de la rue Laitue. Ne connaissant aucune de ces rues, et n’ayant aucune idée d’où se trouve le Nord ni le Sud, je suis obligé, après avoir regardé mon complicateur droit dans les yeux, de fixer le soleil en me souvenant de l’heure qu’il est approximativement car je n’ai jamais de montre, pour tenter de situer l’endroit où je vais. Et on me reproche d’être toujours en retard ! C’est un peu comme se plaindre de la lenteur des ordinateurs. Quand le mien m’énerve, je pense à toutes les opérations qu’il est en train d’effectuer; si les gens chez qui j’arrive un peu tard faisaient de même avec moi, ils m’accueilleraient au champagne : je dois deviner l’heure, chercher parfois le soleil dans les nuages, l’heure d’été dans le temps universel, récapituler sur la course de l’astre solaire pour trouver, sans boussole, l’endroit de mon rendez-vous.

Si on m’avait dit « à gauche » ou « à droite », si on  m’avait fait un petit dessin, je serais là depuis une heure outre  que, pendant le temps où les gens me donnent des indications que je ne comprends pas et  finis par ne plus entendre, je me pose des tas de questions sur les origines historiques de leurs explications complexes,  l’étymologie exacte de certains mots, et la raison pour laquelle ils savent toujours où est le Nord.

 

D’autres savent toujours où est l’Est. Une ethnologue en a fait l’expérience au Maroc, il y a quelques années: « quand un Européen demande son chemin à un Marocain, il n'obtient pas toujours la réponse attendue. Le Marocain, qui a un sens aigu de l'orientation et sait toujours où il est placé par rapport à l'Est, lui indique la direction du lieu cherché, non le chemin à suivre, car il y a toujours une pluralité de chemins possibles et il ne sait pas lequel l'inter­locuteur agréera. » Elle précise plus loin que « le Marocain préfère à la ligne droite les trajets sinueux. » Pourquoi ? Elle avance plusieurs explications : « Il y entre notamment le fait qu'un Marocain — et a fortiori une Marocaine — n'aime pas permettre à un observateur de deviner où il va. Il lui est donc plus facile de tenir son but secret s'il chemine selon un dédale. » Mais il y a aussi des raisons plus profondes : le temps et l’espace sont unis dans la même perception. Quand elle est en voiture et qu’elle demande où est le lieu d’arrivée du voyage par exemple, on lui répond : «pas encore», comme si indiquer le temps précisait  le lieu.

« L'imprécision, l'incertitude, la non-estimation de la distance et de la durée du parcours peuvent constituer des facteurs d'angoisse pour l'Européen qui voyage à travers le Maroc avec des Musulmans » sans doute ; mais, dit-elle, ces divers énervements s’estompent  quand on sait que « l'attente n'est pas du temps perdu mais une activité en soi » (il faut que je retienne cette phrase). De plus, il est déplacé d’organiser trop les choses, car  « Tout venant de Dieu, il est inutile de faire des projets trop précis que la volonté d'Allah peut ruiner ».

Imagine-t-on les conflits d’horaire quand un tel Musulman rencontre un nord-américain ? L’un se repère par rapport à l’Est, l’autre ne voit que le Nord. Le premier croit qu’il est inutile d’organiser son temps, le second ne pense qu’à prévoir : bien avant de s’exprimer en livres, en œuvres d’art, en monuments et en artisanat, la culture est une perception du monde. Ne pas tolérer que l’autre dispose de sa propre perception légitime est certainement le plus grand péché de l’humanité : le journal télévisé en est un exemple quotidien.

Publié dans 17-Maudite question

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