Le Québec vu par le Nouvel Obs

Publié le par Hubert Mansion

«On vit bien à Montréal. Enfin, on peut bien vivre à condition de comprendre une chose: les rives du Saint-Laurent ne sont pas un bout de France perdu en Amérique, mais un bout d'Amérique qui se trouve être francophone! Cela commence par l'attitude: le Français qui pense pouvoir débarquer ici en pays conquis, la fleur au fusil, se fera raboter en deux temps trois mouvements. On le traitera de «faiseur», de «chialeur», s'il râle contre le pays... Et, s'il ne pige toujours pas, de «maudit Français». Les Québécois n'ont jamais oublié que nous les avons cédés aux Anglais! Mais il ne s'agit pas seulement de comprendre que la francophonie est une fausse amie, il faut surtout réaliser que cette ville extraordinaire respire le «made in Amérique» de tous ses pores. Montréal fait partie d'un monde où l'on peut se faire virer du jour au lendemain sans indemnités, où il faut travailler pendant cinq ans dans une entreprise avant de se voir royalement octroyer une troisième semaine de congés payés, où il vaut mieux être riche pour naviguer dans un système de santé totalement débordé, bref, une ville dont plupart des habitants se grattent l'occiput d'un air perplexe en découvrant les Unes des journaux consacrées à la révolte française contre le CPE! Allergiques au libéralisme, s'abstenir!

Jérôme Ferrer en sait quelque chose(1). Ce jeune chef provençal très doué arrive ici en 2001 avec son associé, son beau-frère et sa femme, plus un bébé de 15 jours. La bande des quatre croit pouvoir compter sur un pécule de 30,000 euros, provenant de la revente de leur restau de Saint-Cyprien. Une embrouille de notaire plus loin, ils découvrent en fait qu'ils n'ont pas un rond, même pas de quoi payer les billets d'avion pour le retour. Aucune aide, aucune allocation, les petits Français ne peuvent compter que sur eux-mêmes. «Soit on travaillait pour payer le billet, soit on appelait la famille. On est des fils d'agriculteurs, on ne l'a pas fait, ç'aurait été un échec cuisant.» Jérôme et sa bande font mille petits boulots, ils servent même de cobayes à l'industrie pharmaceutique, une expérience avilissante mais bien payée. Avant de repartir, ils décident tout de même de faire un dernier essai et ouvrent un restaurant microscopique avec 800 dollars en poche. Quatre ans de boulot forcené plus tard, ils emploient près de 40 personnes, et leur restaurant Europea est considéré comme l'un des meilleurs de la ville.

Morale de l'histoire? «Quelqu'un qui est vaillant et veut travailler va gagner de l'argent. S'il travaille le double, il gagnera le double, dit Jérôme, qui apprécie les faibles charges sociales, les crédits d'impôt, l'absence de contrôle tatillon... Ici, une entreprise qui va de l'avant, on la propulse. En France, tout ce que l'on récolte, c'est une avalanche de contrôles dès la première année.»

Mais il n'y a pas que les chefs d'entreprise qui soient fanas de ce «modèle québécois» tellement différent. Illustration: Laurence Leser, une femme bourrée de vie qui s'occupe aujourd'hui de la petite enfance à l'auberge de jeunesse de Montréal (YMCA), après un long détour par le commerce équitable. Arrivée en 1984 comme fille au pair, sans même le bac en poche, elle a repris les études tout en travaillant. «Pour un adulte, c'est facile. La Fac est payante, c'est vrai, mais personne ne vous regarde de travers. On peut faire son mélange à soi, tronc commun et options, et avancer à son rythme.» Évoluant dans le monde associatif, elle est la première à reconnaître les nombreuses failles du modèle québécois, mais elle n'envisage pas un seul instant de repartir en France. Prenez encore l'exemple d'Arnaud Sales, arrivé en 1969 et aujourd'hui directeur du prestigieux département de sociologie de l'université de Montréal: «Revenir à l'université d'Aix? Les premières années, j'y ai pensé. Mais j'en ai éprouvé de moins en moins l'envie. En France, quand on travaille chez un mandarin universitaire, on ne peut pas aller chez l'autre mandarin. Il faut être «dans le réseau».

Profitant de l'ouverture qui caractérise la société québécoise, certains Français sont devenus des sommités. C'est ainsi, par exemple, que Guy Cogeval, ex-fonctionnaire tricolore, est devenu le directeur du Musée des Beaux-Arts de Montréal, l'un des meilleurs d'Amérique du Nord. Ses collègues français sont toujours incrédules, mais lui se considère déjà québécois. «Je voulais de toute façon partir de France, j'ai toujours été attiré par le large, dit-il. Mais aussi j'en avais assez de ce petit monde de fonctionnaires où les gens passaient leur temps à s'envier, à ne rien faire ou à monter une expo dans le seul but d'épater son voisin de couloir. Ici, c'est un autre univers, qui associe l'efficacité et la précision d'horlogerie des musées américains avec la fantaisie débridée des Latins.» Pour lui, le cliché d'un Montréal qui emprunterait aux deux mondes ce qu'ils ont de meilleur est «entièrement vrai, et il l'est même chaque jour un peu plus».

Pourquoi, dans ces conditions, tant de Français repartent-ils déçus après quelques années? Les chiffres sont très imprécis mais, selon l'estimation d'un démographe québécois, un Français sur cinq quitterait l'État canadien après deux ans et demi, plus d'un tiers après cinq ans, et après huit ans il ne resterait plus qu'un Français sur deux. Ces expatriés mal dans leur peau, on les trouve facilement. José, par exemple, un artiste de 38 ans qui a du mal à s'intégrer: «Les gens sont relax, mais tu ne rentres pas dans leur vie facilement. En fait, entre nos deux cultures, il y a un énorme écart: ce n'est pas le même français, pas le même état d'esprit, pas le même sens de l'humour.» Attention aussi aux mauvaises surprises, aux diplômes sans équivalence, en particulier. Le Québec manque cruellement de médecins, infirmières ou vétérinaires, mais un corporatisme bien implanté vous oblige à repasser votre diplôme après deux ou trois ans si vous voulez exercer. Le gouvernement promet régulièrement d'améliorer les choses, mais celles-ci n'avancent guère. Claire Chat, une infirmière qui est arrivée ici en 2002, a dû se plier à la corvée de l'examen local: «Ça ressemble au diplôme d'État d'infirmier, avec une partie écrite, sauf que le volet pratique est complètement différent: vous passez devant une quinzaine d'acteurs, dix minutes chacun, qui jouent au malade et vous expliquent leurs symptômes, et vous devez indiquer ce qu'il faut faire!» Cela dit, une fois passé ce gros obstacle, Claire a apprécié les différences entre son boulot d'infirmière à l'hôpital parisien Necker, «incroyablement stressant, où l'on trouve le temps de déjeuner une fois sur dix», et l'équivalent montréalais, «où les conditions d'organisation du travail sont bien meilleures et où l'on peut se concentrer sur la partie intéressante de notre job».

Au total, même ceux qui se plaignent d'une «fausse hospitalité» des Québécois reconnaissent que cela vaut le coup de tenter l'expérience: «L'erreur de l'immigrant, c'est de venir sans savoir, avec son rêve «ma cabane au Canada», souligne François Lubrina, le vétérinaire. Mais il s'agit toujours d'une expérience enrichissante. Celui qui retourne en France appréciera davantage son pays, celui qui reste à Montréal trouve de nouvelles avenues, et il s'éclate.»

(1) Son parcours est l'un des vingt choisis par Bertrand Lemeunier et Éric Clément dans «Français de Montréal» (Ed. La Presse, 2005), un livre illustré de nombreuses photos de la ville.

Philippe Boulet-Gercourt

Le Nouvel Observateur»

Publié dans 17-Maudite question

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