François Boisvert, chef de la tribu des Serpents

Publié le par Hubert Mansion

 

 

 

 

 

En travaillant sur mon projet de « Mots à sauver du français d’Amérique », je tombe sur cette étrange aventure qui vaut à elle seule bien des livres d’histoires.

 

L’affaire se passe en 1849 dans l’Ouest américain, lors de la ruée vers l’or, et a été racontée à l’auteur par un de ses acteurs. Un groupe de Canadiens français avance dans les prairies, à cheval et en « wagons » sous un soleil torride…

 

« La journée avait été chaude ; aucun point de repère ne pouvait donner une idée du chemin parcouru depuis le matin. Il y avait deux mois que la caravane avec quitté  les derniers établissements américains. De tous les côtés de l’horizon, le ciel descendait sur la surface unie de la plaine. À part une longue route à perte de vue ou des chariots avaient laissé leurs traces, les voyageurs n’apercevaient aucun indice du passage des hommes, et rien autour d’eux ne  rappelait les événements dans les siècles accumulés ont dû être les témoins dans ces fertiles mais alors incultes régions. Le silence éternel régnait en maître sur la solitude.

 

Les voyageurs étaient à se demander si on allait poursuivre la marche pendant encore une heure ou deux avant de camper pour la nuit, lorsque l’un d’eux, étendant le bras vers l’horizon, à l’ouest, dit ces simple mots :

 

-Voilà du monde !

 

Un point  noir, toujours grossissant, semblait se rapprocher à chaque instant des voyageurs, et il était de plus en plus évident que ce n’était pas un troupeau de buffles qui passait dans la prairie, mais bien des cavaliers qui venaient droit à eux. Ce ne pouvait être des blancs, car on n’était qu’au début de la fièvre de l’or, et toutes les caravanes composées d’Européens se dirigeaient alors de l’Est à l’ouest. C’était donc de peaux rouges.

 

Il fut décidé que les charrettes et des boeufs seraient placés de manière à former une sorte de rempart, et que les cavaliers resteraient en selle sur leurs chevaux et se placeraient en avant, sauf à se replier aux besoins derrière les charrettes et le bagage si un combat devait être engagé. On lia les pattes des boeufs avec des entraves et l’on se plaça de la manière convenue. Il était temps : une cinquantaine de chevaux portant des cavaliers indiens, parmi lesquels se trouvaient des femmes et même quelques enfants, arrivaient à toute vitesse.

 

Sur un cri strident, poussé par son chef, toute la bande s’arrêta. Elle offrait en ce moment un spectacle aussi hideux que pittoresque. Le chef était une espèce de géant dont la figure était peinte de la manière la plus effroyable. Il avait le buste et les bras couverts de sang. Un couteau et cinq chevelures noires, également ensanglantés, pendait à sa ceinture. Il portait une culotte taillée à l’européenne, et ses pieds étaient chaussés de mocassins. Dans son cou était passée une courroie soutenant une carabine, une corne à poudre, un sac à balles et à plomb et une boîte à capsules. Sa longue chevelure noire, un peu grisonnante, était retenue au sommet par une lanière peinte en vermillon. L’ensemble de sa personne était horrible à voir. Son cheval n’avait pas de selle, et une simple corde passée dans la bouche de l’animal tenait lieu de bride.

 

Le chef fit avancer sa monture de quelques pas vers les voyageurs, et, leur adressant la parole en anglais, il leur demanda d’où ils venaient et où ils allaient.

 

-Nous venons du fort Saint-Joseph de Missouri, et nous nous rendons à Sierre Nevada, répondit Gaspard Delorme, plus familier que ses compagnons avec la langue anglaise.

 

-Et vous avez passé par le Fort Laramée ! Vous avez terriblement allongé votre chemin. Vous n’êtes pas Américains ?

 

-Non, répondit Delorme.

 

Le chef reprit alors, en s’exprimant en langue française :

 

-Seriez-vous Canadiens, par hasard ?

 

-Oui, répondirent trois ou quatre voix.

 

-De Québec ou de Montréal ?

 

-Quelques-uns de Québec, quelques-uns de Montréal

 

-Et personne des Trois-Rivières ?

 

-Non, mais nous sommes plusieurs du district des Trois-Rivières.

 

-De quelle paroisse ?

 

-De la Rivière du Loup.

 

-De la Rivière du Loup ! (... ) Moi aussi, je suis de la Rivière du Loup. Mon nom est Boisvert. Vous devez nous trouver bien effrayant, mes gens et moi, mais n’ayez pas peur. Ma bande appartient à la tribu des Serpents, qui m’a adopté, et dont je suis devenu le chef. Nous venons de nous battre contre les Têtes-Plates, et nous avons été victorieux ; mais il nous manque quelques chevaux : voilà pourquoi vous voyez deux cavaliers sur un même cheval et même trois femmes sur une même monture. Ayez donc bien soin de vos bêtes, car on pourrait chercher à vous en dérober quelques-unes. Je vais parler à mes gens, qui sont fatigués, et doivent danser une partie de la nuit ; nous allons camper à cent  pas de vous. Je reviendrai vous voir dans une heure. (…)

 

Cet homme était devenu veuf une quinzaine d’années auparavant, et, peu de temps après, il avait quitté la Rivière du Loup pour courir les aventures, laissant ses deux enfants, deux petites filles, aux soins de quelques parents.

 

-Ces pauvres enfants, dit-il, il faut pourtant que je les revoie avant de mourir !... Je me suis remarié avec une Sauvagesse qui  me suit dans toutes mes expéditions. Elle sait que j’ai deux filles au Canada, et elle craint toujours que je ne l’abandonne. En ce moment, elle s’imagine que je complote mon évasion et que je vais m’enfuir avec vous… »

 

Le Canadien les emmène à un festin :

 

« On avait allumé un feu de fagots. Des tranches de bison fraîchement tué furent distribuées aux convives, qui le firent rôtir au bout de longues baguettes. Au reste, chacun s’arrangea à sa manière, et nos voyageurs firent ce soir-là un festin dont plusieurs gardèrent longtemps le souvenir ».

 

Intrigué par cette affaire, j’ai fait des recherches à Yamachiche pour retrouver les descendants de ce François Boisvert de la tribu des Serpents et, « par adon », je suis tombé sur un des descendants de cette branche, qui vit toujours à Yamachiche. Il m’explique que tous les Boisvert de cette région sont métisses, et quand il m’envoie sa photo, il ne lui  manque en fait que quelques scalps à la ceinture pour me donner envie de manger du bison.

 

 

Photo : "Chasse au bison" (droits libres) Archives Canadiennes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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