Manger du castor

Publié le par Hubert Mansion

 

Dans les années 1940, une entente entre le Ministère de la Chasse et de la Pêche et les Autochtones avait interdit la capture du castor sur les terrains de chasse ne comportant pas un minimum de 10 familles de castor. Un jour, un des plus vieux trappeurs de Mistissini, J. Matawashish vint demander à l’inspecteur du Service des Fourrures la permission spéciale de capturer un castor pour le manger. Son territoire ne comptait que 10 « cabanes » de castors, mais il allait mourir et réclamait le droit de manger un jeune castor avant de terminer sa vie. L’inspecteur répondit négativement, en s’appuyant sur les règlements. « Mais, raconte cet inspecteur, une fois à Québec, mon attitude fut différente. Un castor de plus ou de moins… et quel remords si j’apprenais sa mort ?

Je retournai sur le champ au lac Mistassini. Sitôt hors de l’hydravion, j’eus la satisfaction de reconnaître mon trappeur au premier rang (…). Sans mot dire, nos yeux se sont croisés. Je fis signe à Jos. de me suivre à ma tente, car cette fois c’est moi qui désirais lui parler. » L’inspecteur lui donne le permis demandé.

« Cette dernière visite de l’année avait eu lieu en septembre, continue l’inspecteur Tremblay, et je ne devais pas retourner à la réserve avant le mois de juin suivant, après le départ des glaces. Et c’est à ce moment que j’appris que Jos. Matawashish  était mort dans le cours de l’hiver, après avoir capturé et mangé la chair de son petit castor de Noël. Ma surprise fut aussi grande que mon émotion lorsqu’on me remit un petit paquet de sa part, enroulé dans de l’écorce de bouleau, et contenant la preuve de l’événement : la peau du jeune castor… ».

Cette histoire m’ayant donné envie de goûter au castor, j’en ai mangé hier à Chibougamau. Il avait été rôti par Paul, un cuisinier hors pair et spécialiste de la « viande de bois » ; sa chair dégageait en cuisant une odeur de sapin et d’épinette, son environnement se reconstituant ainsi par son parfum, comme s’il rendait l’âme.

Je pensais stupidement que son goût devait ressembler à celui du canard, mais ça n’a aucun sens, car le castor est un rongeur et ne ronge pas les poissons. On dirait plutôt du foie. La queue, en revanche, plus petite qu’on ne l’imagine, et qui est l’une des parties favorites des amateurs, ressemble étrangement à du ris de veau, aussi bien pour la texture que pour le goût.  Il suffit de l’inciser en son milieu pour prendre la chair laiteuse qui en sort.

Le duvet du castor servait, on le sait, à fabriquer du feutre pour les chapeaux européens et des habits pour les autochtones. Ses glandes étaient utilisées comme appâts par les trappeurs, et comme parfum par les parfumeurs. On utilisait aussi ses dents. Certains anthropologues pensent que les incisives du castor ont servi de modèle au « couteau-croche » dont se servaient les coureurs des bois. Il suffit d’ailleurs de comparer l’original et le modèle pour s’assurer que notre mammifère amphibie a prêté son dentier à ceux qui le dévoraient.

Publié dans 14-Castorama

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