MÉDITATION SUR LES OUVERTURES AUTOMATIQUES

Publié le par Hubert Mansion

Lors de mon premier voyage en Amérique, je fus extrêmement surpris par le nombre incroyable de gadgets que les Américains possédaient pour améliorer leur vie quotidienne. J’étais fasciné, à l'époque, par les ouvertures automatiques des portes de garage. Non pas par le mécanisme lui-même, mais par le fait que les Européens n'avaient pas pensé à l'installer chez eux. Je me souviens qu'en poussant sur le bouton de la commande à distance de la porte du garage d’Hollywood, je me disais chaque fois: «que penserait  mon père de ce mécanisme?».

Mais j'entendais déjà sa réponse. Il aurait dit : la paresse est un vilain défaut et il est préférable de sortir de sa voiture, de lever les portes, de rentrer dans son véhicule, d'entrer dans le garage, de se garer et de fermer les portes de garage, plutôt que de pousser stupidement sur un bouton pour se passer d'exercice. C’est du reste ce qu'il fit pendant plus de 50 ans.

Un Américain objecterait qu'en agissant ainsi, mon père a en fait gaspillé à ouvrir et fermer les portes l'équivalent, à raison de trois minutes par jour, de 912 heures qu'il aurait pu passer à faire autre chose. Ce point est d'ailleurs discutable car mon paternel, en fermant les portes du garage, fermait symboliquement celles de son travail, ce qui lui permettait de se débarrasser mentalement de ses soucis professionnels lorsqu'il venait retrouver sa femme et ses enfants.

Ceci dit, si mon père pouvait trouver quelque vertu presque bouddhique à agir de la sorte, qu'en est-il des autres habitants de l'Europe? Pourquoi n'installaient-t-ils pas de commande à distance, alors que les Américains le faisaient en masse?

Parmi les nombreuses raisons qui pourraient expliquer une telle énigme, il me semble que l'une d'elles provient de ce que les Américains tentent plus généralement que les Européens d'améliorer la situation dans laquelle ils vivent. Ils sont d'ailleurs, à ce titre, les champions de ce qu'on pourrait appeler une «technique de vie» basée sur une philosophie utilitariste qui m'a toujours émerveillé. Non seulement ils visent à  réformer les conditions matérielles dans lesquelles ils vivent, mais ils cherchent à progresser dans leur façon de vivre et de penser, bien plus que les Européens. Bien sûr, ils ne le font pas tous et beaucoup d'Européens le font : je veux ici parler de tendances générales dans lesquelles se trouvent des milliers d'exceptions (quand je tiens de tels propos à table par exemple, il y a toujours un imbécile pour affirmer que je me trompe parce que sa belle-soeur fait le contraire de ce que j'énonce).

Je suis donc fasciné par le fait que les Américains, à commencer par Emerson, aient réussi à combiner l'utilitarisme à la philosophie, ce que ne font généralement plus les Européens depuis à peu près 1000 ans, si toutefois ils l'ont déjà fait. Jean-Paul Sartre, à la Closerie des Lilas, avait sans doute son charme mais je doute qu'il ait aidé réellement quelqu'un à vivre mieux dans le monde : tandis que  ce petit texte adressé aux adolescents et attribué par la rumeur à Bill Gates (mais en réalité tiré du livre de Charles J. Sykes,  Dumbing down our kids) peut faire évoluer ceux qui l’auraient lu à l’école :

Règle 1: La vie n'est pas juste; il faudra vous y faire.

Règle 2: Le monde se fiche de votre estime personnelle. Le monde s'attendra à ce que vous réalisiez quelque chose AVANT que vous ne vous sentiez bien dans votre peau.

Règle 3: Vous ne toucherez pas 40 000 dollars par année immédiatement en sortant de l'école secondaire. Vous ne serez pas vice-président d'entreprise avec un téléphone dans votre voiture avant d'avoir gagné et mérité les deux.

Règle 4: Si vous pensez que votre professeur est sévère, attendez d'avoir un patron.

Règle 5: Être plongeur dans un restaurant n'a rien d'humiliant. Vos grands-parents utilisaient un terme différent pour décrire ce genre de boulot, ils appelaient cela "s'ouvrir des portes".

Règle 6: Si vous vous retrouvez dans le pétrin, ce n'est pas la faute de vos parents, alors ne vous plaignez pas de votre sort et tirez-en plutôt les leçons nécessaires.

Règle 7: Avant votre naissance, vos parents n'étaient pas aussi ennuyeux qu'ils le sont aujourd'hui. Ils sont devenus comme cela à force de payer vos factures, de laver vos sous-vêtements et de vous écouter  raconter à quel point vous êtes cool. Alors, avant de penser sauver la forêt équatoriale des parasites de la génération de vos parents, essayez de mettre un peu d'ordre dans votre propre chambre.

Règle 8: Votre école a peut-être cessé de distinguer les gagnants des perdants, mais pas la vie. Dans certaines écoles, ils ont éliminé la note de passage et ils vous donneront autant de chances que vous voulez avant de trouver la bonne réponse. Cela n'a absolument RIEN À VOIR avec la vraie vie.

Règle 9: La vie n'est pas divisée en semestres. Vous n'êtes pas en vacances tout l'été et très peu d'employeurs sont intéressés à vous aider à vous retrouver. Faites cela durant vos temps libres.

Règle 10: La télévision N'EST PAS représentative de la vraie vie. Dans la vie, en réalité, les gens doivent quitter le restaurant et retourner travailler.

Règle 11: Soyez gentils avec les "nerds". Il y a de bonnes chances que vous finissiez par travailler pour l'un d'entre eux.

Mon père, qui refusait la télécommande, aurait applaudi des deux mains (après avoir fermé le garage).

Publié dans 6-Montréalisme

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