Travailler fort, être ben ben fin

Publié le par Hubert Mansion

Parmi les valeurs de la société québécoise, deux me semblent particulièrement indigènes : ‘travailler fort’ et ‘être fin’.

Celui qui travaille fort suscite l’empathie et le hochement de tête de ceux qui, eux aussi, travaillent fort, c’est-à-dire travaillent dur. On admire curieusement plus, au Québec, ceux qui obtiennent un maigre résultat en travaillant fort, que ceux qui réussiraient très bien en travaillant peu. Idéalement, pour susciter la sympathie de tous, il faudrait donc travailler fort et n’obtenir aucun résultat. Car le travail est la vertu. Tandis que l’argent, qui en est le résultat, est le vice.

Mais le défaut de gagner de l’argent peut être compensé si l’on respecte l’autre obligation sociale qu’impose la société québécoise : la gentillesse. Celle-ci est plus appréciée que l’intelligence, l’honnêteté, la beauté, l’inspiration ou toute autre vertu. Elle agit même comme un coefficient régulateur de la réussite financière, qu’elle pardonne : on peut être riche et accepté si on a travaillé ben fort et qu’on reste ben ben fin. Ces deux vertus se trouvent d’ailleurs incarnées dans celle qui symbolise la réussite absolue au Québec : Céline Dion. Ne dit-on pas sans cesse d’elle qu’elle s’est tuée au travail mais qu’elle est tellement gentille ? C’est québécois. Ni Nana Mouskouri, ni Tuna Turner n’ont cru qu’il était nécessaire de justifier leur réussite. Mais elles ne provenaient pas d’un pays qui, naguère, comme toutes les petites sociétés, voyaient comme un danger pour leur cohésion ceux qui faisaient mieux qu’eux. Heureusement, ce vieux fond de mentalité se désagrège au contact de l’oxygène, comme certaines bactéries, car le Québec est maintenant ouvert. Dans trois générations, c’est sûr, on n’en parlera plus.

Illustration "Le forgeron", oeuvre de Grégory Delaunay

http://www.entrelacs.org/dessin/pages/gallerie.htm

http://www.entrelacs.org/dessin/metiers/pages/forgeron.htm

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