Littérature québécoise à Paris

Publié le par Hubert Mansion

Voici l’article qui a tant fait parler de lui. Rédigé par David Homel et publié par Le Monde à l’occasion du Salon du Livre :

« Que connaît la France du Québec lorsqu'il s'agit des arts et des lettres ? Pour la province francophone du Canada, tout semble se passer sur scène, que ce soit les spectacles du Cirque du Soleil ou de Robert Lepage, de Céline Dion ou des Cowboys fringants, ou encore des danseurs d'Edouard Lock. Et le livre ? Très peu. Presque le néant. En règle générale, les auteurs québécois sont quasiment absents des librairies françaises, et ce malgré des opérations de charme du gouvernement de la province, comme le Printemps du Québec à Paris en mars 1999.

Le Québec culturel, c'est plutôt le geste. Parfois relié à la parole chantée ou déclamée, ou non. Qu'est-ce qui explique cette communication essentiellement non verbale ? Avant d'y répondre, un petit lexique politique à l'usage des Français qui ont tendance à croire que le Québec c'est le Canada, et vice versa. Le Québec est la province majoritairement francophone du Canada, qui est un pays très décentralisé, laissant aux provinces, par exemple, d'importantes compétences comme l'éducation et la santé, et partageant d'autres secteurs, telle la culture. Jouissant d'une scène culturelle dynamique, le Québec a augmenté ses revendications politiques depuis quelques décennies, comme les autres provinces, mais avec plus de vigueur.

Le grand succès du Canada comme société civile nuit à l'exportation de ses auteurs. Le Canada est un pays très tranquille. La paix sociale, qui suscite l'envie internationale, n'est pas forcément une bonne chose pour les écrivains qui rêvent de marchés étrangers. Il vaut mieux être ressortissant d'un pays difficile, qui fait la "une" des quotidiens. En plus, les écrivains québécois ne bénéficient pas de la vague postcoloniale, qui a vu une popularité grandissante des auteurs de pays dits en voie de développement, anciennes colonies européennes. Pensons, dans la francophonie, aux pays d'Afrique noire, du Maghreb ou des Caraïbes. Le Québec n'a pas eu son Patrick Chamoiseau, son Tahar Ben Jelloun, son Ahmadou Kourouma. Mais c'est justement à partir de ces grands noms que la situation se complique. La langue française pratiquée par ces écrivains est douce à l'oreille de Paris, tandis que les livres québécois arrivent avec un net accent qui serait difficile à assimiler par la machine de l'édition française. Selon Pascal Assathiany, éditeur québécois (Boréal), le français d'outre-France ne passe pas en France ; il vaudrait mieux que les écrivains québécois composent leurs oeuvres dans une autre langue, pour ensuite passer en France par le biais de la traduction, comme les Américains. Hélas, pour le moment, ils restent des "provinciaux", des "petits cousins d'Amérique" avec peu d'accès au public en France. Alors, dans leur espace restreint au Québec (quelque 7 millions d'habitants, dont la majorité francophone), sur quoi les écrivains écrivent-ils ? Qu'est-ce qui les préoccupe, les mêmes questions qu'en France ?

Pays tranquille, littérature tranquille. Les grands thèmes de la littérature du Québec restent intimes : la famille et ses secrets, la quête de soi, l'enfant qui peine à devenir adulte, comme dans les histoires de Réjean Ducharme ou de Marie-Claire Blais. Peu de tentatives d'embrasser le vaste espace américain avec ses excès. C'est surtout une littérature féminine, et pour cause. La grande majorité des lecteurs sont des lectrices : jusqu'à 80 % de l'achat des livres est fait par des femmes, selon les libraires de Montréal. Et au Québec, comme ailleurs, on aime lire sur soi-même. Un roman historique généreusement romancé, une saga inter-générationnelle qui met en scène des femmes courageuses d'une autre époque, fera chanter sans faute les caisses enregistreuses, car les lectrices qui se présentent en librairies demandent des histoires de... lectrice. La réponse des écrivains masculins tarde à venir.

TRADITION ORALE

Bon an mal an, appuyés par les gouvernements fédéral et provincial, les éditeurs québécois continuent à publier un nombre impressionnant de livres : quelque 3 500 volumes par an (hors livres scolaires). C'est trop, disent les uns. Pas assez, disent les autres. Ce n'est pas qu'il y ait trop de livres, c'est qu'il n'y a pas assez de lecteurs, répliquent les écrivains. Car le secret mal gardé du pays, sa grande honte, c'est son taux d'analphabétisme. Au Québec, selon Statistiques Canada, 22,3 % de la population active de 16 ans et plus ne sauraient pas lire. Si les écrivains perdent cette tranche de la population par ce fléau - étonnant dans une société industrialisée -, ils commencent avec un net désavantage.

Depuis quelque temps, un phénomène nouveau se fait sentir dans le paysage littéraire qui n'est pas proprement littéraire. Il s'agit du conte, une sorte de performance orale qui s'inspire du folklore canadien-français, et assez exportable, car le conte est la parole dynamisée, et ne relève pas de l'écrit. Fred Pellerin est la vedette de ce nouveau genre. Lui et ses compagnons renouent avec les traditions orales de la Nouvelle-France, et avant la colonie, avec les peuples autochtones. La clef de leur succès ? Fournir une expérience de la parole sans obliger leur public à passer par l'écrit. Pas surprenant, les artistes du conte suscitent de l'envie, voire du ressentiment, chez les écrivains qui font encore "du livre".

Avec leur énergie, ou leur logorrhée, c'est selon les goûts, leur talent pour la scène, les conteurs mettent au défi le monde intime, un peu figé, de la littérature québécoise actuelle. Reste à voir comment les écrivains "du livre" y répondront. »

Dans l’hebdomadaire ICI, Michel Vézina ajoute que la littérature québécoise n’est pas plus vendue en France qu’elle n’est connue au Québec : sur 18 personnes qu’il interroge dans la rue, une seule  peut citer 5 écrivains Québécois. La plupart n’en connaissait qu’un ou deux. Il n’empêche que je ne partage pas l’analyse de David Homel qui voit la cause de l’insuccès de cette littérature du Québec dans son contenu. Si cet argument était vrai, jamais Robert Charlebois n’aurait connu de succès en France, et encore moins Linda Lemay dont le discours, typiquement québécois, a séduit des centaines de milliers de Français. Et que dire de l’Acadienne Antonine Maillet, adorée lors de son passage à Apostrophes, et élevée au rang de francophone de l’année alors même que son langage acadien n’était pas compris par de très nombreux lecteurs ? J’ai entendu des responsables TV à Paris me dire que les jeux d’argent ne pouvaient fonctionner en France, cinq ans avant que Qui veut des millions attire des millions de téléspectateurs; les particularités culturelles n’ont pas davantage empêché que les Français, qui utilisaient la fourchette depuis 3 siècles, se mettent subitement à manger des hamburgers avec leurs doigts ni, à ceux qui buvaient du vin aux repas, à prendre maintenant du coca-cola au petit-déjeuner.

La musique québécoise a fonctionné en France en raison d’un intense travail de promotion (Céline a été jusqu’à représenter la Suisse à l’Eurovision), du réseautage continuel entre les Québécois expatriés, et des subventions massives. Tout ceci n’existe pas, ou presque, pour la littérature canadienne française en France, et pas davantage, comme le dit M. Vézina, au Québec. Sans un marché local vivifiant, la littérature a du mal à s’exporter car elle ne génère ni les revenus nécessaires à son développement international, ni l’ardeur qu’il faut pour s’imposer dans un milieu aussi snob que le Quartier Latin.

Et pourtant, je parie sur le succès prochain des livres québécois en France. Ces réseaux et ce financement se dessinent et le Québec est aimé comme peut-être aucun autre pays de la francophonie. Il ne s’écoulera pas cinq ans, selon moi, avant qu’un livre du Québec ne fasse un immense succès en France, ouvrant les portes pour les suivants, comme cela s’est produit naguère pour la Belgique à Paris. Alors subitement on aimera la littérature au Québec : c’est le syndrome de Corneille !

Publié dans Le Livre

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