Contre-maître par - 60 C

Publié le par Hubert Mansion

Il a vingt ans d'expérience dans la conduite de ces engins monstrueux que l'on voit dans la construction de barrage, et pourtant il n'a que 25 ans : mais Dominique Migneault a commencé à conduire à 5 ans, car sa famille possède une entreprise de machineries en tous genres. Déjà son fils de 10 mois joue avec un petit camion jaune, c'est dire ce que sera la quatrième génération des Migneault...

Dominique, qui habite à Chibougamau, travaille dans le Nord depuis toujours. Il a construit le chemin d'hiver des monts Otish (mines de diamants) et est maintenant occupé aux travaux d'Hydro-Québec à Eastmain.

Il concasse des pierres parfois gigantesques aux dimensions demandées, qui peuvent aller jusqu'au grain de poussière, ce qui lui permet de rencontrer des roches parcourues de veines de toutes les couleurs.

Le travail à Estmain dure 12 heures par jour,  sept jour sur sept, pendant des semaines et dans des conditions climatiques aussi dures pour les hommes que pour les machines. Par grand froid, tout gèle, y compris l'acier des machines qu'un simple coup peut briser en deux. Les arbres se fendent parfois d'un coup, les machines, tournant jour et nuit, ne parviennent jamais à atteindre une température acceptable : les pneus, l'huile,  les courroies, la direction, tout, absolument tout, gèle.

Je lui demande tantôt, alors qu'il m'emmène visiter une snow-mobile, le plus grand froid qu'il ait connu.

- Avec ou sans le vent ?, me demande-t-il.

- Sans.

- Moins 63 degrés Celsius, aux monts Otish. Par cette température, la respiration devient douloureuse, il faut enfiler deux cache-nez l'un sur l'autre. Avec le facteur vent, ça devait faire dans les -80 C.

Avec cela, il me parle avec regret du temps de son grand-père, quand il fallait se chauffer au bois, ramener des arbres de la forêt avec des chevaux canadiens et vivre dans un camp de bois rond. Si c'était un Parisien, on le traiterait de romantique; mais c'est un homme du Nord, qui sait de quoi il parle pour l'avoir déjà vécu. Et qui regrette la disparition progressive de la culture du Nord et la mémoire de ceux qui n'avaient, même par moins 60, jamais froid aux yeux.

Publié dans 11-Le Nord pur

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