L'Indien qui s'appelait Jean-Claude : la question autochtone par Denise Bombardier

Publié le par Hubert Mansion

Article paru dans le Devoir de ce jour :

  

 

 

Quo usque tandem abutere patientia nostra? En observant notre société, Cicéron, à coup sûr, pourrait lancer sa célèbre interrogation. Oui, jusqu'à quand abusera-t-on de notre patience avec ces aberrations et ces bêtises de tous genres dont l'actualité cette semaine fut remplie?

Il y a d'abord eu cette manne annoncée par Ottawa de milliards de dollars donnés en compensation aux autochtones qu'on avait forcés à fréquenter ces collèges où ils furent scolarisés mais aussi, hélas, trop souvent agressés sexuellement. Certains d'entre eux ont 80 ans et plus aujourd'hui. Cette rédemption financière vient à point nommé en cette période de Noël électoral. S'ajouteront à ces sommes cinq autres milliards qu'on accordera aux bandes autochtones, donc aux chefs de bande, dans le but d'améliorer les conditions de vie de leurs peuples, sur le plan tant éducatif et culturel qu'économique.

Et si on parlait crûment ici, au-delà de la patience, dirions-nous ? Sans excuser les exactions commises contre les autochtones, pourrait-on faire remarquer que la fréquentation de ces établissements a permis une scolarisation des enfants ? Oublie-t-on que sans obligation juridique de fréquentation scolaire, nombre de parents de milieux pauvres et démunis matériellement et culturellement n'auraient pas envoyé leurs enfants à l'école dans un passé moins lointain qu'on ne l'imagine ? On justifie ces compensations en parlant d'isolement culturel des jeunes autochtones, ce qui n'est pas faux. Mais que penser de l'isolement culturel des fils de cultivateurs qu'on retirait des fermes pour les expédier dans les collèges des petites villes, où ils se retrouvaient entourés de fils de docteurs, d'avocats et d'entrepreneurs qui les regardaient de haut ? Pensionnaires à longueur d'année, ils étaient nombreux à ne revenir à la maison qu'à Noël et aux grandes vacances. Et, dans ces collèges, ils furent trop nombreux à subir des agressions sexuelles. Faites parler les hommes de plus de 35 ans qui ont fréquenté ces établissements. Il y a aussi eu des Blancs pauvres expédiés dans les communautés de frères à 11 et 12 ans et à qui on imposait une vocation religieuse qu'ils ne ressentaient guère. Si nos gouvernements devaient indemniser toutes les jeunes victimes de l'ancien système, le pays serait en faillite. Mais on sait bien que ces milliards sont le fait d'une politique méprisante et hypocrite qui perdure dans ce Canada de rectitude politique ad nauseam en ce qui concerne les autochtones.

Les cinq milliards promis cette semaine aux chefs réunis en Colombie-Britannique sont du même esprit. Les conseils de bande des réserves, ne l'oublions pas, n'ont aucune obligation de rendre de comptes des millions reçus à qui que ce soit. Certes, tous ne sont pas vénaux, mais très nombreux sont les potentats autochtones qui se fichent autant de leurs traditions que de leur peuple. Et de leurs femmes en particulier, citoyennes de seconde zone sans droits égaux, sans protection, à la merci de toutes les violences à l'intérieur de ces ghettos honteux, ce tiers-monde canadien que sont les réserves. Et que dire des enfants, abandonnés, drogués, violés, méprisés, prisonniers d'une structure qui leur donne envie de se tuer à dix ou douze ans ?

L'incurie gouvernementale, la complicité de ceux qui savent, l'indifférence de la population et la bêtise ânonnante d'une élite dite progressiste prête à se mettre des plumes sur la tête et à fumer le calumet de la honte sur toutes les tribunes médiatiques, tout cela contribue à faire perdurer un scandale bien plus tragique que toutes les commandites, avec ou sans juge Gomery.

D'un point de vue politique, abolir les réserves qui, sur le plan international, placent le Canada dans une position d'apartheid serait suicidaire, dit-on. Le pays serait à feu et à sang, prévoient les experts, car les autochtones qui vivent dans les réserves s'opposent à leur abolition. Doit-on s'en surprendre lorsqu'on sait que la vie dans les réserves est une vie totalement dépendante, sans responsabilité aucune, sans impôts ni taxes à payer, à l'abri des contraintes de la Charte des droits, une vie d'assistés sociaux jusqu'à y perdre toute dignité ? Il existe une telle chose que le syndrome de Stockholm, où la victime s'identifie à son bourreau, le syndrome de la femme battue qui appelle inconsciemment le batteur à passer à l'acte, et voilà qu'on peut constater le syndrome de la réserve.

Il faut bien ajouter également, que cela plaise ou non aux mystificateurs de l'anthropologie, que la culture traditionnelle autochtone s'accommode mal de la modernité. La chasse et la pêche ne peuvent plus être la base de leur économie régionale. Les jeunes autochtones, exposés aux médias comme les autres, se sentent frustrés devant la vitrine du système de consommation qui est le nôtre. Ils sont frustrés, humiliés, aliénés. L'alcool, la drogue et une violence aussi gratuite que tragique demeurent leur seul mode d'expression. On ne le répétera jamais assez, l'argent n'achète ni le respect, ni la dignité, ni la liberté lorsqu'il est le fait de bien-pensants ou de cyniques drapés dans un discours vertueux. Il faut beaucoup de courage lorsqu'on est autochtone pour dénoncer ses pairs corrompus ou résister à l'argent de la honte. Tous les gouvernements successifs ont été incapables d'autocritique en la matière. Pendant ce temps, des territoires en sol canadien continuent d'être des lieux de non-droit où aucun passeport n'ouvre les frontières.

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